L’auto-censure, comment ça marche ?

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closeCet article a été publié il y a 3 ans 7 mois 28 jours, il est donc possible qu’il ne soit plus à jour. Les informations proposées sont donc peut-être expirées, les commandes ne sont peut-être plus valides.

Une idée dingue sortie de mon cerveau encore embrumé au réveil : vous expliquer comment fonctionne l’auto-censure grâce à la surveillance de masse qu’est en train de mettre en place notre gouvernement avec le projet de loi Renseignement actuellement « débattu » à l’Assemblée Nationale. Et tout ça en parlant d’une activité bien inoffensive : chanter sous la douche.

L’exemple vous paraîtra absurde, mais lisez jusqu’au bout, parce qu’après, on verra où en est la réalité, et ça fait peur.

Vous adorez chanter sous la douche. Mal très probablement, d’ailleurs votre conjoint(e) n’a jamais pensé à vous inscrire à The Voice. Mais tant pis, Total Eclipse of the heart en se frottant les aisselles, c’est le pied. Pratique tout à fait innocente, tout à fait privée, à part quand les murs de votre appartement sont trop fins, mais peu importe : c’est chez vous, vous êtes à poil sous la douche, personne n’a normalement l’idée de venir vous chercher des poux. Petit détail : vous habitez Paris (sisi ça aura son importance).

Et un jour, patatrac : suite à trois semaines de pluies diluviennes non-stop, Paris est inondée, est pas qu’un peu, au point de devoir murer des stations de métro pour éviter l’effondrement de toute la ville. Suite à une enquête pourtant plus que bancale, le gouvernement décrète que c’est la faute aux mauvais chanteurs sous la douche (j’avais prévenu que c’est absurde). Et pour ça, ils vont mettre en place des mesures secrètes pour repérer les chanteurs sous la douche pour les empêcher de déclencher un nouveau déluge.

Comme ces mesures sont secrètes, pas moyen de savoir si quelqu’un va effectivement chercher à savoir si ou quand vous chanterez sous la douche. Et les conséquences sont graves, puisque vous finirez en prison. Alors que faire ? Beaucoup de gens arrêteront effectivement de chanter sous la douche, par simple crainte de se faire enfermer. Certes ça fera du bien aux oreilles des conjoint(e)s, mais le chanteur, lui, perdra un peu de sérénité à chaque douche, car chanter lui faisait du bien.

Vous, vous décidez que non, c’est trop débile comme justification, et vous cherchez des moyens de mieux insonoriser votre douche pour continuer à massacrer les classiques de la pop music. Problème, parmi les moyens qu’ont mis en place les enquêteurs du gouvernement, ils surveillent tous ceux qui se renseignent sur l’isolation phonique. Donc vous tombez dans leur viseur, et un jour, lorsque vous penserez que votre douche est à l’abri, aux premières notes, on défonce votre porte, vous menotte à poil et vous embarque pour plusieurs années.

Du coup, vos voisins, qui peut-être eux aussi pensaient pouvoir trouver un moyen de continuer à chanter sous la douche, arrêteront de le faire. Et perdront eux aussi un moyen de se sentir bien dans un endroit aussi privé, du moins le pensait-on. C’est ça, l’auto-censure : parce qu’on risque énormément sans même être sur d’être responsable de quoi que ce soit (et si c’était que les chanteurs de Metal les responsables ? Ou les adorateurs de Mireille Matthieu ?), on s’interdit soi-même quelque chose qui paraissait normal, inoffensif. On arrête de réfléchir.


L’exemple est peut-être absurde, la réalité est autrement plus triste et alarmante. J’en veux pour preuve les attentats de Janvier par les frères Kouachi (note : ce blog va bientôt être mis sous surveillance, grâce à ce « mot-clé »), qui servent de justification au #PJLRenseignement. Le Ministre de l’Intérieur a brandi pendant plusieurs semaines un chiffre débile avant même de l’analyser : 90% des personnes quittant le pays pour des zones de guerres « jihadistes » (je sais le terme est maladroit, jihad étant déjà un terme signifiant guerre) se sont « radicalisés » sur Internet. Sachant qu’Internet est dans pratiquement tous les foyers, que le marché français de la téléphonie mobile dispose d’un taux aberrant de plus de 100% de pénétration (plus d’un abonnement par habitant), avec donc Internet directement dans la poche, comment ne pas trouver ça évident, et donc nécessairement hors de propos ? Dans ce cas, ils considèrent forcément la totalité de la population comme « radicalisable ».

Pire, cette étude ne portait finalement que sur 160 familles. What ? 65 Millions d’habitants, et on va voter une loi sur la base d’une étude de 160 familles ? On parle pas d’un produit de beauté testé sur 88 femmes ou des culs de babouin4 (ou les deux), on parle de l’avenir de la démocratie. Je parlais d’étude débile, je n’inventais rien finalement. En clair, non seulement l’échantillon est trop faible pour être valable, mais en plus, la corrélation est bancale du fait de l’omniprésence d’Internet sur le territoire. D’autant plus que les faits contredisent ça : les auteurs de la tuerie de Charlie hebdo se sont radicalisés… en prison. Prisons qu’on sait surpeuplées depuis des dizaines d’années, et pour lesquelles la course aux chiffres instaurée par Sarkozy et jamais supprimée n’aide en rien.

Le scénario vous parait toujours autant incongru ? Le projet de Loi compte entre autres légaliser des pratiques actuellement interdites d’après le droit Français. Oui, notamment dans le cadre d’écoutes téléphoniques, les services de renseignement français se sont autorisés des choses qui étaient interdites, et plutôt que de condamner ça, on va simplement légaliser. Pire, toutes les décisions qui sont liées à ces pratiques ne passeront pas par la Justice. Car elle est presque totalement absente de ce projet de Loi. L’État, par le biais du Gouvernement, s’octroie pratiquement les pleins pouvoirs sur ces pratiques. Et vous, citoyen vivant pourtant en théorie en démocratie, n’avez plus de pouvoir dessus. Les juges non plus.

Premier exemple : votre voisin s’est plaint du bruit horrible que vous faisiez lorsque vous tentiez de chanter Caruso. Donc les services savent qu’au moins une fois vous avez chanté sous votre douche par le passé, vous êtes donc susceptibles de recommencer. Ils s’installent donc devant chez vous, et utilisent un IMSI Catcher, une « fausse » antenne relais qui détourne le trafic de tous les téléphones mobiles dans la zone, et écoutent tout. Vous, vous prenez votre smartphone pour appeler un ami qui travaille dans le bâtiment (parce que plus personne ne retient un numéro de nos jours, avec les carnets d’adresses de ces appareils), et qui peut vous conseiller sur les meilleurs matériaux pour insonoriser votre douche. Paf, une preuve de plus que vous cherchez à contourner l’interdiction de chanter. Au choix, soit le gouvernement décide de vous arrêter tout de suite, soit ils attendent de vous cueillir avec le matériel dans le coffre à la sortie du Brico Dépôt du coin. À ce stade, à part acheter du matériel de bricolage, vous n’avez toujours rien fait d’illégal, juste vous avez PENSÉ à le faire.

Deuxième exemple : votre voisin ne s’est pas plaint, par contre, vous avez utilisé Internet pour vous renseigner sur les forums d’échange entre bricoleurs et les fiches pratiques de Castorama sur la meilleure façon d’insonoriser une pièce d’eau (avec une anecdote croustillante sur le volume sonore de la femme de ce bricoleur du Cantal lors de leurs galipettes dans la dite pièce). Paf, vos mots clés « insonorisation » et « douche » titillent les algorithmes des boites noires posées par le gouvernement chez votre FAI pour espionner TOUS ses abonnés. Là encore, même procédure qu’après l’écoute téléphonique illégale devenue légale, soit on vous enferme tout de suite, soit on attend à la sortie du magasin.

Dans tous les cas l’objectif est le même : inscrire dans la loi une interdiction sur la base de mauvais rapports, et se donner les moyens d’appliquer cette loi, en dehors de toute Justice. Et surtout, on vote une loi qui ne vous condamne pas pour quelque chose que vous avez fait, mais quelque chose que vous pourriez faire.

J’emploie le conditionnel à raison : normalement en France, la Loi fonctionne sur un principe fondamental, la présomption d’innocence. Ou dit autrement, innocent tant qu’on a pas prouvé le contraire. Je n’ai pas mis l’emphase dessus, mais les IMSI catcher attrapent TOUS les smartphones dans la zone où ils opèrent. Et donc TOUTES les conversations des gens sont surveillées, y compris celles qui n’ont rien à voir avec le chant sous la douche. Pareil pour les boites noires, elles sniffent TOUT le trafic de TOUS les abonnés. Quand on procède de cette manière, TOUT le monde devient suspect/coupable par défaut, et non plus innocent.

Les services de renseignement eux-mêmes estiment à 5000 le nombre de personnes d’intérêt (quelqu’un pour me retrouver un lien qui évoque ce chiffre ?) qui devraient donc être concernées par de tels dispositifs de surveillance. À la place, on préfère surveiller les 65 Millions. Une pêche au chalut qui va ramasser des dauphins et des baleines à la pelle pour capturer cinq piranhas.

Vous allez me dire « oui mais là on parle de terrorisme, c’est grave ». Il n’est absolument pas question de remettre en question la volonté de cette lutte, il est seulement question des moyens et de la finalité. Le gouvernement est en train de tuer la démocratie, son fonctionnement le plus élémentaire — séparation des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire — en espérant qu’on croie qu’ils ne vont se garder cette situation que pour un cas exceptionnel, la lutte contre le terrorisme.

Impossible, et là encore l’actualité nous le prouve : juste après les attentats de Janvier, le très décrié décret de censure administrative (toujours sans juge judiciaire) des sites à caractère pédopornographique et faisant l’apologie du terrorisme est publié. À peine deux semaines après, un député proposait déjà d’étendre le blocage aux sites proférant des injures envers les élus. Il a déjà été étendu aux sites de proxénétisme. Toujours sans décision judiciaire, la seule normalement désignée pour dire qui est coupable ou pas. Parmi les motifs invoqués pour l’application de la future loi, le Ministre de l’Intérieur a refusé de supprimer les mouvements sociaux. Ceux qui permettent justement de dénoncer des abus de situation. Ambiance. À peine la porte entrouverte, certains cherchent déjà à coller un gros coup de pied dedans pour s’autoriser tout et n’importe quoi en matière de censure.

Et là encore, on parle de condamner, de censurer des idées, pas des faits. Chanter sous la douche est un fait, certes, qu’on a déclaré illégal sous un mauvais prétexte. Chercher à contourner l’illégalité est une idée, qu’on cherche à supprimer. Ce que j’ai évoqué ici, le fait que les raisons utilisées pour supprimer la démocratie Française sont bancales, débiles, dangereuses, est une idée. Une idée qui sera bientôt peut-être interdite, et ce blog « masqué » par l’unique jugement non pas d’un juge (il porte bien son nom), mais bien d’un Ministre. J’ai tort ? Pourtant, notre Ministre de l’ÉDUCATION Nationale s’insurgeait que les enfants pensent différemment, quand ils ont refusé la minute de silence « post-Charlie ». Avec convocation directe à la gendarmerie de gamins de huit ans. Ce n’est pas un fantasme de ma part, c’est une réalité qu’on constate jour après jour. Et ne pensez pas que je serais le seul touché : le gouvernement a déjà cherché à sanctionner la simple consultation des sites à caractère djihadiste. Oui, on ne tape plus sur moi, mais bien sur vous qui me lisez. magnifique non ? (fort heureusement le projet a été abandonné; pour l’instant).

Vous pensez que cette surveillance ne vous affectera pas ? Lors des révélations sur les dispositifs de la NSA par Edward Snowden, 31% des américains ont modifié leur comportement en ligne. 1 personne sur 3. Pas parce que ces personnes font de mauvaises choses, mais parce que comme tout le monde elle considèrent qu’une surveillance constante de la part d’un État n’est pas normal. C’est énorme à l’échelle des plus de 300 millions d’habitants du pays. Pour rappel, ça a été instauré en 2001, et ça n’a pas empêché Boston de souffrir en 2006. Et donc deux ans après Snowden, on chercher à installer ça en France. On a de l’expérience notez, on a déjà vendu de tels systèmes à de gentils pays comme la Libye, du temps de Kadhafi. Il s’en servait pour traquer ses opposants politiques. Ça vous va comme fantasme ?

L’État Islamique n’a finalement plus besoin de chercher à annexer ou détruire la France, ses idées sont déjà en cours de mise en place par nos propres gouvernants, aveuglés par leur propre paranoïa de la pensée différente, libre, en utilisant le prétexte de l’extrémisme. Seulement, les seuls qui paieront les conséquences de ce délire, ce ne seront pas eux, mais bien nous, et nos enfants (enfin j’en ai pas, mais c’est pas une raison pour ne pas penser à ceux des autres). La dernière police de la pensée en France, c’était la Stasi, y’a 70 ans. C’est pas si loin, moi qui pensait pourtant que l’Histoire nous servait à éviter de répéter les erreurs…

PS : Le dossier est lourd, parfois difficile à comprendre, mais pitié, lisez ce récapitulatif par l’infatiguable Marc Rees. Parce qu’après, il ne sera pas question de dire que vous ne pouviez rien faire ou ne pas être au courant.

PPS : L’idée de la crue de Paris m’est venue en écoutant l’excellent podcast Comptoir Sécu, et plus précisément l’épisode 26 sur les crues majeures et le problème de la centralisation de la France.

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